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Remise en question du processus révolutionnaire par le biais du révisionnisme. Traitements médiatique et éditorial (analyse n°176, publiée le 13/12/2017)
Par Micheline Zanatta

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Analyse et évolution des discours politiques et économiques"

Il traite des sujets suivants :
Médias (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Micheline Zanatta, « Remise en question du processus révolutionnaire par le biais du révisionnisme. Traitements médiatique et éditorial », Analyse de l'IHOES, n°176, 13 décembre 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse176.pdf.




Médias et grand public à l'heure du néolibéralisme

Dans l’analyse n° 172, nous nous penchions sur le phénomène du révisionnisme en histoire dans le sens d’une opération de longue durée qui remet en question l’analyse de l’histoire contemporaine, et qui, partant de la condamnation du stalinisme, aboutit à la condamnation de la Révolution française, et finalement, à celle de toute révolution sociale . Nous remarquions que plusieurs acteurs interviennent dans ce processus dont les historiens et gouvernements auxquels nous nous intéressions. Ce révisionnisme trouve un espace favorable avec le développement du néolibéralisme, à partir des années 1970. Selon Domenico Losurdo : « La convergence est nette entre révisionnisme historique et néolibéralisme. Il s'agit en réalité de deux configurations différentes d'un même mouvement, l'une plus directement politique, l'autre proprement historiographique : la négation des droits économiques et sociaux présuppose, comme le reconnaît explicitement l’économiste britannique Friedrich Hayek, la liquidation de la tradition révolutionnaire ou, pour le moins, de celle qui, bien avant l'Octobre bolchevique, a commencé à théoriser, déjà par la bouche de Robespierre, le "droit à la vie" comme le premier des droits imprescriptibles de l'homme » .

En dehors du petit monde des historiens, la guerre des idées et des mots tient aussi le haut du pavé. Les néolibéraux remettent en question les conquêtes sociales, démantèlent les services publics au nom du profit et des restrictions budgétaires, présentent les valeurs de gauche comme obsolètes alors que triomphe le There is no alternative. Les médias, comme les porte-parole politiques de la gauche et les citoyens se laissent influencer par ce langage. Dans cette atmosphère, les néo-réactionnaires remettent au goût du jour les mythes d'un Ancien Régime sublimé. Ainsi par exemple, l’Église orthodoxe russe canonise tous les membres de la famille de Nicolas II. Des téléfilms et des documentaires « historiques » pleurent sur le sort de Marie-Antoinette et des pauvres Romanov.

Le livre d'histoire est à la mode. Les auteurs de l’histoire « popularisée » ou « vulgarisée » sont rarement des spécialistes. N'insistons pas sur le rôle des « philosophes » à la Bernard-Henri Lévy qui refont l'histoire avec autant d'incompétence que de mauvaise foi. Sur les cinquante meilleures ventes d’ouvrages historiques de l’année 2012 en France, treize livres seulement ont été écrits par des historiens de profession, dont sept par le prolixe Max Gallo. Les autres sont journalistes, animateurs de télévision, écrivains, chroniqueurs princiers ou simples témoins. Des politiciens s'improvisent biographes. La recette pour attirer le lecteur : divertir et rechercher le sensationnel, éveiller des émotions, des sentiments, des impressions. Dès lors, il faut personnaliser l'histoire, l’incarner dans des personnages qui suscitent l’émerveillement, la compassion, la colère, l’indignation, la pitié ou l’effroi. Il est intéressant de créer des images de monstres, de se concentrer sur une personne tel Robespierre comme s'il était uniquement l'incarnation des pires idées et exactions. La même démarche sera utilisée pour Lénine et Staline.

La simplification abusive sera guidée par les choix idéologiques. Tandis que l’écrivain Éric Zemmour déverse ses idées peu reluisantes, le comédien Lorànt Deutsch jouit des faveurs des éditeurs et de la télévision puisque ses livres et ses émissions font un tabac. Dans son style sympathique et fantaisiste, il fait part de sa reconstruction de l'histoire de France truffée d'inexactitudes, voire d'énormités, du « mythe de l'invasion musulmane » au « génocide » vendéen, en passant par le choc des civilisations. Tout cela sous couvert de rendre l’Histoire accessible à tous.


À un bout : Robespierre...

Certains spécialistes de sciences humaines, comme le sociologue Michel Wieviorka, affichent leur méconnaissance des faits historiques et lancent des affirmations douteuses. En 2015, dans le quotidien régional français Ouest-France, il se lance dans une comparaison entre Daech et Robespierre. Il attribue à ce dernier le massacre des prêtres, les guerres de Vendée et la destruction des tombes des rois : c’est « la bien nommée Terreur » !

Avec des moyens plus larges encore, des hommes de presse manient ces prétendues comparaisons pour mieux abattre leurs ennemis. Pedro J. Ramirez, ancien directeur du journal El Mundo de Madrid, compare le tribun de la Révolution française avec Pablo Iglesias, fondateur du parti Podemos. Il « démontre » que Podemos ne pourra rien faire d’autre que répéter la « Terreur » dont lui-même apporte une vision très discutable. L’essayiste Michel Onfray reprend tous les poncifs de la légende noire du révolutionnaire qui « avait mis toute son intelligence au service des furies de son cerveau reptilien ». Quant à l’éditorialiste Franz-Olivier Giesbert (Figaro Magazine, Le Point), il voit dans ce « xénophobe frénétique » un « précurseur du lepénisme ». En décembre 2013, un laboratoire annonce avoir reconstitué, à partir d’un moulage mortuaire, le « vrai visage » de Maximilien de Robespierre. Les historiens s’étonnent et émettent de sérieux doutes car le résultat ressemble bien peu aux portraits d’époque. Qu'importe, les médias s'emparent de l'information. Ce portrait, à l’air patibulaire, ressemble à un boucher. Voilà bien une tête de coupeur de têtes.

Si vous imaginez que le secteur des jeux vidéo semble bien loin de préoccupations politiques, détrompez-vous ! Le jeu vidéo Assassin’s Creed Unity, situé dans le Paris de la Révolution, sort en 2014. La bande-annonce présente un chaos d’images grand-guignolesques d'où surgit un orateur écumant. C’est Robespierre. Les scènes d’égorgement succèdent aux scènes de fusillades et les décapitations aux noyades. Bref, le « règne de Robespierre » n’est qu’une litanie de massacres, qui a « rempli des rues entières de sang ». Pour rappel, la répression contre les Communards en 1871, bien surnommée la « Semaine sanglante », a fait autant de victimes que les exécutions durant les 14 mois de la Terreur. Ces épisodes ne sont pas des cas isolés, mais la liste des manipulations qui transforment Robespierre en « psychopathe légaliste » ou en profanateur de tombeaux serait trop longue.

Pour d’autres, les approximations, calomnies et escamotages en vue de noircir la mémoire de Robespierre ne suffisent pas : il faut l’effacer. À Marseille, à Belfort, des maires ont prévu de débaptiser les places qui portent son nom. Ce sont les réactions véhémentes et diverses qui ont fait reculer ce projet dans la cité phocéenne, allant des actions du collectif Robespierre au soutien d'historiens dont Michel Vovelle.

Pourquoi, alors, cet acharnement ? Sans doute parce qu’il y a, derrière son nom et son action, quelques principes irréductibles qui dérangent. Il a toujours prétendu parler pour le peuple et a défendu les droits de celui-ci face aux possédants. Détruire son image implique d'avoir recours à la torsion de faits historiques, mais cela sert surtout à rejoindre l'attaque généralisée contre tout mouvement de type révolutionnaire.


… à l'autre bout, la Révolution d'Octobre et les Bolcheviks

L'URSS n'échappe pas à cette démarche d’acharnement médiatique. Dans le souci de détruire l'image de la Révolution, l’anti-stalinisme fait place désormais à une critique féroce de Lénine et des acteurs de la Révolution d'Octobre, en négligeant notamment leur rôle dans des combats démocratiques, tels que les combats anticolonial et anti-impérialiste.

L'oubli s'ajoutant à la tâche de désinformation, même l'histoire de la Seconde Guerre mondiale change de visage. Beaucoup d'analystes occidentaux développent une vision unilatérale, dénonçant par exemple le Pacte germano-soviétique (accords de non-agression respectifs signés en août 1939) sans mettre en relation ce choix de l’URSS avec son isolement par rapport à la diplomatie franco-britannique ou sans relever le fait que sa mise en œuvre a finalement offert aux Soviets un répit de près de deux ans et leur a permis de doubler les effectifs de l’Armée rouge à leurs frontières occidentales.

« Il y a soixante ans, 57 % des Français considéraient l’URSS comme le principal vainqueur de la guerre. En 2004, ils n’étaient plus que 20 %. » Pourtant les Soviétiques ont joué un rôle essentiel dans la victoire des Alliés : en effet tout le front ouest (France, Italie) ne mobilisera jamais plus de 75 divisions allemandes, dont une minorité de divisions combattantes, à comparer aux 220 divisions de la Wehrmacht qui, début 1944, subissent les assauts des armées russes. L'URSS a payé un lourd tribut à ce conflit, avec ses vingt millions de morts.

L'obsession antibolchevique existe depuis 1917, mais elle a pris un nouveau tour depuis les années 1990, alors qu'en Occident le mouvement ouvrier s’essouffle et ne défend plus l'URSS avec ardeur.

Un bel exemple de tels discours s’illustre avec la série télévisée « historique » Apocalypse, qui a connu un succès planétaire. Cette série a été visionnée par 100 millions de téléspectateurs à travers l'Europe et les États-Unis. « C’est le chiffre officiel. Et avec la Chine, on parle d'un milliard... Sans compter Internet, et 500 000 DVD. » . Au fil des différents volets traités, Apocalypse : la Seconde Guerre mondiale, Apocalypse : Hitler et Apocalypse : la Première Guerre mondiale (sortis respectivement en 2009, 2011 et 2014), Daniel Costelle et Isabelle Clarke, revisitent l'histoire du XXe siècle, à coup de sensationnalisme et de manipulations. Même si les faits décrits font effectivement partie des pages sombres de notre histoire collective, le ton adopté et les choix posés contribuent à donner une image univoque où la nuance n'existe plus. Le quatrième volet, Apocalypse, Staline, sorti en 2015, multiplie lui aussi les contre-vérités et les erreurs, enrobées dans un récit lyrique et théâtral. Le documentaire développe de la Révolution la version suivante : « Une bande de sauvages ivres de représailles (on ignore pour quel motif) ont ravagé la Russie, dont la famille régnante, qui se baignait vaillamment, avant 1914, dans les eaux glacées de la Baltique, était pourtant si sympathique. » Comme l'affirme le commentaire, « Lénine et une poignée d’hommes ont plongé un continent dans le chaos. […] Tels des cavaliers de l’Apocalypse, les Bolcheviques sèment la mort et la désolation […] pendant vingt ans. »

Ainsi que l'analysent les enseignants en histoire Christian Beuvain et Jean-Guillaume Lanuque sur le site de la revue Dissidences, les faits historiques y sont soigneusement épurés, sélectionnés ou transformés en leur exact contraire. (C’est ainsi que les Bolcheviques auraient attaqué la Pologne en 1920, alors que c’est Varsovie qui agresse la Russie déjà envahie de toutes parts). Ils sont présentés selon une seule grille de lecture : « le Mal s'est abattu sur la Russie de la première moitié du XXe siècle ». Les erreurs se multiplient, les documents ne sont pas soumis à une critique interne et externe, et les faits, sortis de leur contexte, ne permettent pas d'analyser la réalité historique.

L'objectif avoué par les réalisateurs est de séduire les jeunes notamment en colorisant les images, procédé rejeté par quasi tous les historiens spécialistes. Le but semble être de susciter la stupéfaction, l'indignation pour faire comprendre au spectateur le caractère barbare de Staline et du bolchevisme. Les moyens techniques servent ce propos : le montage lui-même joue son rôle. Les auteurs ont pris le parti de casser la chronologie par de permanents retours en arrière supposés rendre le « travail un peu plus interactif ». Dans chaque épisode, on sautille d’avant 1914 à 1945 sans arrêt et en tous sens : il est d’autant plus difficile de reconstituer le puzzle des événements morcelés et d'en percevoir la signification. Les auteurs se targuent de ne pas être historiens et s'appuient essentiellement sur des sources de seconde main et sur des historiens de second plan connus pour leur anti-stalinisme. La nouvelle historiographie scientifique relative à la Russie, anglophone notamment, en fort développement depuis une vingtaine d’années mais en général inaccessible au public francophone, est singulièrement absente.


*****


Si l'historiographie aux mains d'historiens sérieux continue son sain travail de « révision », et notamment des révolutions de 1789 en France ou de 1917 en Russie en remettant en question les analyses qui ont dominé de 1970 à 2000 , les médias et nombre d'analystes politiques continuent de distiller une vision assez unilatérale de l'histoire et montent en épingle des images d’Épinal capables de susciter les réactions et l'indignation du spectateur.

Entre-temps, le centième anniversaire de la Révolution bolchevique oscille entre silence et condamnation sur la scène médiatique.

En Russie, Vladimir Poutine veut bien assumer le combat national mené par Staline, mais il rejette la révolution menée par Lénine dont l'action a, pour lui, mis fin à la grandeur de la Russie éternelle. L’agence de presse Sputnik, l'arme de propagande de masse de la Russie, qui inonde d'informations trente-quatre pays dont la France, la Chine et les États-Unis, publie en 2012 « L’abominable massacre des Romanov » dégoulinant de haine. En France et en Belgique, à l'exception d’Arte, la plupart des chaînes de télévision n’ont consacré que l'une ou l'autre rubrique simpliste dans leur journal télévisé.

Alors que le magazine Moustique consacre un dossier nuancé au mouvement communiste belge aujourd'hui, non sans faire appel à une couverture racoleuse, « La révolution d'octobre a 100 ans. Le péril rouge aujourd'hui », Le Vif lui consacre un numéro spécial dans une publication au titre accrocheur « Les secrets de la Révolution Russe » . Cette publication due à la plume de journalistes, sans qu'il soit fait appel à des historiens, privilégie l'image : elle est richement illustrée. Par contre l'analyse semble bien superficielle et donne une place disproportionnée à la Russie de Poutine, comme si les interrogations à ce sujet constituaient le vrai but de la publication.

Il ne faut cependant pas croire que le balancier penche aujourd'hui uniquement dans un sens. Pour cela, il suffit de confronter les programmes de deux colloques internationaux organisés à Bruxelles pour commémorer les cent ans de la Révolution d'Octobre. L'un, organisé par le Centre d’Histoire et de Sociologie des Gauches (ULB), le Carcob, la Formation Léon Lesoil et l'Institut Marcel Liebman, s'interroge sur « 1917-2017 : Espoirs, utopies et héritages de la Révolution russe » et propose les visions et analyses d'historiens américains, anglais, suisses, québécois, français, ... L'autre, « Il y a cent ans la Révolution russe », sous la responsabilité académique de Hervé Hasquin, présente pour thèmes principaux : l'invention du totalitarisme, les organes du pouvoir (la Tchéka, l'armée rouge, le kominterm, …), bref l'exercice du pouvoir et le totalitarisme. On ne s'en étonne pas quand on voit le rôle central accordé à Stéphane Courtois (deux interventions et animation de la discussion générale de fin de colloque). On peut observer également la présence d'Olivia Gomolinski, conseillère historique de d'Apocalypse, Staline et d'historiens, tels que Antonio Elorza et Françoise Thom, coauteurs d'un des ouvrages de Stéphane Courtois. La présentation du colloque donne elle aussi le ton en ce qui concerne ses préoccupations. Sans doute, ces colloques reflètent-ils des points de vue académiques, mais leur ouverture au public leur donne une audience médiatique plus large.

Décidément entre le développement d'une information rapide et superficielle, la recherche de sensationnalisme et l'omission pure et simple, les médias ne sont pas près de présenter une vision nuancée des phénomènes révolutionnaires, qu'il s'agisse des héritages français ou bolchevique, d'autant que des interventions politiques et certains travaux historiques de ces dernières années jouent un rôle dans cette vision.