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Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune, une création théâtrale d’utilité publique (analyse n°180, publiée le 21/12/2017)
Par Martine De Michele & Dawinka Laureys

Le présent article a été répertorié dans la catégorie :
"Valorisation de la culture populaire, entre héritage et renouvellement"

Il traite des sujets suivants :
Immigration (sujet principal)

Vous pouvez également télécharger le présent article sous format PDF (avec notes scientifiques, iconographie et mise en page) en cliquant ICI.

Pour citer cet article :

Martine De Michele & Dawinka Laureys, « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune, une création théâtrale d’utilité publique  », Analyse de l'IHOES, n°180, 21 décembre 2017,
[En ligne] http://www.ihoes.be/PDF/IHOES_Analyse180.pdf.




« Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune », création de la compagnie théârale « En Compagnie du Sud » a été jouée en novembre 2016 et 2017 au Manège à Liège. Elle sera à nouveau présentée en 2018 : du 2 au 6 mai au Palais des Beaux-Arts de Charleroi, puis à l’automne à la caserne Fonck .

Interpellées par cette pièce, Maite Molina Marmol et Dawinka Laureys ont interviewé Martine De Michele, la metteuse en scène, avec l’intention d’en savoir davantage sur le processus de création de cette œuvre mettant le public en contact direct avec un chapitre de son histoire collective. La présente analyse s’intéresse à la genèse, à la démarche de « re-création » et aux enjeux d’un tel spectacle.

À Liège, « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune » a été présenté au public parallèlement à deux autres spectacles de la troupe : « Montenero » et « La Rive ». Le premier traite de l’immigration italienne en donnant la parole aux femmes arrivées en Belgique dans le sillage de leur mari ou de leur père, tandis que le second croise les récits de personnes ayant décidé de partir à la découverte de « l’autre rive » d’un coin à l’autre de l’Europe, dans un monde déshumanisé abruti par les lois du marché. Ces réalisations ont pour communs dénominateurs d’utiliser comme point de départ des témoignages, tout en faisant la part belle aux chants comme mode d’expression et de transmission. Mais pour l’heure, immergeons-nous dans l’histoire de la création « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune »…

Si l’on veut résumer ce spectacle, « ça raconte l'histoire des hommes qui sont venus suite aux accords entre l'Italie et la Belgique pour le charbon, accords qui ont été signés en juin 1946. Des milliers de jeunes hommes sont alors venus travailler dans les mines. Ça raconte ces différents parcours… », commence Martine De Michele. En 1996, lors du 50ème anniversaire de cet accord bilatéral entre les gouvernements belge et italien, le Théâtre de la Renaissance de Seraing créait la pièce « Hasard, Espérance et Bonne Fortune » du nom de trois charbonnages anciennement situés à Cheratte, Saint-Nicolas et Montegnée en région liégeoise. Jeune actrice dans cette pièce, Martine a eu l’idée de reprendre le spectacle vingt ans plus tard ce qui devait aboutir à la création « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune ». Martine revisite cette pièce à la lumière « du temps présent » en partant du point de vue qui est le sien et de ses identités multiples : en tant que membre de la seconde génération de migrants italiens, en tant que femme, en tant que collecteuse de mémoires, en tant que chanteuse soucieuse d’utiliser le chant comme contrepoint des témoignages, en tant qu’actrice et metteuse en scène ayant soif de décrire et de mettre le réel en abîme.

En 1996 : une pièce de théâtre-action sérésienne

Cette année-là, Francis D’Ostuni monte la pièce « Hasard, Espérance et Bonne Fortune » dans une démarche de théâtre-action. À l’époque, le Théâtre de la Renaissance a l’idée géniale de non seulement recueillir les témoignages de migrants italiens ayant connu l’exil et le travail de la mine, mais aussi de convier certains d’entre-eux à monter sur scène pour partager des bouts de leur histoire. Francis met en scène quatre anciens mineurs, Salvatore Abissi, Luigi De Fina, Benito Cuccu et Italo Palmieri, accompagnés de jeunes acteurs – amateurs ou professionnels – et de deux chanteuses lyriques. Martine se rappelle « voir quatre anciens mineurs sur un plateau, on n’avait jamais vu ça, [tout comme le fait de] donner autant la parole à des amateurs sur un plateau, [et de] faire ce travail-là, vraiment un travail de construction avec eux. »

Jouer dans cette pièce est une véritable révélation pour la jeune comédienne qui n’est âgée que de 24 ans et qui vient de sortir du conservatoire : « Là, j'ai commencé à me poser des questions par rapport à "tiens, qu'est-ce que les parents racontent [de leur histoire de migrants, de cet accord bilatéral, etc.] ?" C'est-à-dire, rien... Je pense qu’il y avait une volonté de nous protéger [des récits] d'une vie très très dure. En tout cas, moi, on ne m'avait rien raconté. Donc, je suis arrivée là en me disant "ah, bon, certains de nos grands-parents ou des parents ont vécu ce qui est raconté là-dedans, enfin des proches…" […] Et donc, c'est à travers ce spectacle que quelque part, nous "enfants de...", on découvrait une histoire qui était difficile, d'où on venait, toutes ces questions... À l'époque je me suis dit : "OK, il ne faut jamais oublier d'où on vient, ce que l'on est." ».

En 1996, le Théâtre de la Renaissance a trouvé important que le projet ne soit porté que par des personnes d’origine italienne. L’un des enjeux de la pièce consistait sans doute à panser les plaies des souffrances endurées par ces migrants, mais également à démontrer : « Regardez comme on s’est bien intégrés ». Les témoins interviewés à l’époque ne manquaient pas de dire : « Pour nous, ça s'est bien passé et tout compte fait, la Belgique, c'est quand même bien ». Martine ajoute : « Je pense qu'il y a vingt ans, il y avait encore besoin de ça chez les Italiens. Parce que c'est vrai que je fais partie d'une époque où on disait que les filles, elles seraient coiffeuses si elles étaient Italiennes. Les garçons, ils ne savaient pas s’ils allaient pouvoir entrer en boîte [en discothèque] parce qu'on ne faisait pas entrer les Italiens… Enfin, on était encore stigmatisés ».

Jamais une création du Théâtre de la Renaissance n’a connu autant de retentissement ; la revue de presse a été particulièrement abondante et élogieuse. Martine se souvient de la dernière représentation : « il y avait vraiment énormément d'émotion d'être autour de ces quatre personnages-là [les quatre anciens mineurs]. C'était très fort. Et je me souviens de la dernière… Je crois que je ne voudrais jamais revivre une émotion comme ça au théâtre tellement c'était triste, de se dire que c'était fini. Et on s'en souvient tous car quand on en parle, tout le monde a encore cette émotion avec les quatre mineurs. C'est vrai qu'en plus certains étaient malades, donc c'était particulier ».

Reprise en 2016 : d’abord s’immerger dans la « matière »…

En juin 2014, Martine commence à réfléchir à la reprise de la pièce « Hasard, Espérance et Bonne Fortune ». La perspective de commémorer le 70e anniversaire de l’accord italo-belge en 2016 n’est pas étrangère à son envie, mais pas centrale non plus. Elle souhaite avant tout que soit rejouée la pièce « Montenero » mais en l’intégrant dans un événement plus large permettant de « se remémorer les faits de l’Histoire [de l’immigration italienne notamment] et [de] les mettre en perspective avec notre présent ». C’est à la suite d’une discussion avec son père, qui lui rappelle que l’on va aussi fêter les 20 ans de la pièce du Théâtre de la Renaissance, que Martine a l’idée de remonter le spectacle.

Elle en discute avec Francis D’Ostuni, obtient son accord et se met au travail en commençant par revoir la captation vidéo et à écouter les enregistrements des interviews menées par le théâtre sérésien. Pour la metteuse en scène, la principale difficulté consiste à refaire le spectacle en respectant au maximum ce qui a été fait par le Théâtre de la Renaissance, « être au maximum dans ce chemin qui a[vait] été tracé, sachant que c’était impossible… ». C’était impossible parce que les quatre « vieux mineurs » ne seraient plus sur scène. C’était impossible parce que les nouveaux comédiens et spectateurs auraient besoin de plus d’éléments d’explication qu’en 1996 pour comprendre cette page d’histoire qu’ils n’avaient pas eux-mêmes vécue. C’était impossible parce que les enjeux autour de la migration n’étaient plus les mêmes. Bref, remonter le spectacle à l’identique est impensable parce que le temps s’est écoulé.

Faire revenir les quatre « vieux mineurs » sur scène est inenvisageable soit parce qu’ils sont décédés, soit parce que leur santé ne le leur permet plus. L’absence de ces quatre protagonistes est un déficit énorme. Martine en est consciente : « Pour qu’il y ait la force de ces quatre personnages, qui ne seraient plus là, il fallait qu’on trouve… qu’on ré-imagine quelque chose d’encore plus fort ». Une seule voie lui semble possible : « se replonger dans la matière », « revoir le spectacle, avoir l’analyse et que le fond soit solide ».

Mais comment se ré-imbiber de la « matière » et inciter les acteurs à faire de même ? L’une des approches utilisées par Martine consiste à rencontrer les anciens mineurs encore vivants, à les réinterroger, à recueillir le témoignage d’autres personnes ayant le même profil, à lire et/ou à réaliser les transcriptions de tous les témoignages. « J’avais besoin d’avoir aussi ma propre démarche et mes sensations quand j’allais retrouver… des anciens mineurs pour qu’ils me racontent leur histoire ». Pour les huit acteurs ayant endossé le rôle des quatre mineurs (vieux ou jeunes), « c’était indispensable qu’ils écoutent tous les témoignages. Ça a pris du temps parce qu’il y avait plus de vingt heures d’enregistrement ». Martine souhaite que les autres comédiens s’approprient cette histoire-là mais comme ils en ont envie : « soit en s’informant…, soit parce que ça leur faisait penser à leur grand-père qui avait aussi vécu dans la mine (ou pas), ou parce qu’ils aiment le théâtre et que partir du réel, ça les intéresse. » Les transcriptions d’interviews sont transmises à l’ensemble de la troupe, mais sans en imposer la lecture. Un second processus, imaginé par la metteuse en scène, repose sur l’organisation de rencontres entre acteurs et « experts », historien ou sociologue, susceptibles de partager leurs savoirs sur l’histoire de l’immigration italienne, sur l’accord italo-belge, sur le travail de la mine, sur les maladies qui s’y étaient développées, etc. Les professeurs Éric Geerkens et Marco Martiniello de l’ULg ainsi qu’Anne Morelli de l’ULB se sont prêtés au jeu.

Reproduire la pièce de 1996 à l’identique était également inenvisageable parce que les enjeux autour de la migration n’étaient plus les mêmes. En plein travail, Martine s’est d’ailleurs mise à douter de la pertinence de remonter la pièce en raison des discours tenus alors sur l’immigration : « À un moment, je me suis dit "non, c’est une mauvaise idée" parce qu’[…]on parlait beaucoup beaucoup des naufrages [de bateaux de migrants tentant de traverser la Méditerranée pour rejoindre l’Europe]... [Dans ce contexte,] je trouvais que c’était dangereux de venir avec un spectacle montrant quelque part… "une bonne immigration". […] Je n’avais pas du tout envie de me retrouver devant un public qui disait "ah, tu vois nous… on est venu pour travailler !" Parce que c’était pas du tout le sujet… Aujourd’hui, des gens quittent des pays qui sont en guerre. C’est bien de le dire, c’est bien que les gens [en] soient conscients… Les raisons [du départ], on s’en fout. C’est l’exil d’abord, c’est des personnes qui quittent leur lieu de vie… qui découvrent un autre pays. » Pour Martine, « le sujet, c’était justement [de se demander] aujourd’hui comment ça [cette page d’histoire de l’immigration italienne en Belgique] pouvait faire écho… [à] l’idée de mémoire… [au] devoir de mémoire ». L’enjeu, c’était de rappeler combien il est important « de ne pas oublier d’où on vient », c’est de ne pas oublier une histoire qui était tout aussi bien celle des Italiens que celle des Belges, voire d’autres nationalités. « C’est pour ça que je ne voulais pas que ce [spectacle] ne soit porté que par des Italiens » précise la metteuse en scène qui, volontairement, a réuni sur le plateau des acteurs d’origines diverses : italienne, mais aussi portugaise, française ou belge tout simplement. La troupe de la « re-création » allait se composer d’une trentaine de personnes parmi lesquelles des acteurs, professionnels ou amateurs, et différents techniciens.

… puis se réapproprier, transformer « la matière »

Outre l’option de composer une troupe aux origines sociales et culturelles diverses, Martine pose une série d’autres choix par rapport à 1996, en commençant par les extraits de témoignages à mettre en scène. En allant interviewer les anciens mineurs de « Hasard, Espérance et Bonne Fortune », Martine est surprise de constater qu’ils ne posent plus le même regard sur leur parcours migratoire et sur leur travail dans la mine. Dans les interviews menées par le Théâtre de la Renaissance, il y avait quelque chose de très enjoué, les migrants affirmaient « oui la vie, c’était difficile, mais ça allait quand même ». En les réinterrogeant, le discours est tout autre, en particulier de la part du mineur Salvatore Abissi. Martine s’en est étonnée : « alors ils ont vieilli, ils ne sont peut-être pas en très bonne santé, mais ils n'avaient pas du tout le même regard qu'il y a 20 ans… Ils disaient qu'en fait, ce n’était pas drôle d'être en Belgique et que s'ils pouvaient, aujourd'hui, ils y retourneraient dans leur pays, ou pas ». Elle a cherché à les comprendre : « Alors peut-être que les migrants [qui tentent aujourd’hui de rejoindre l’Europe…], ce qui se passe aujourd'hui, les renvoie à... une forme de blessure qui se ré-ouvre, même si ce n’est pas ça qu’ils disent. […] Mais je pense que ça ré-ouvre sans doute quelque chose ». En visionnant la captation vidéo de la pièce de 1996 et en réécoutant les interviews récoltées à l’époque, Martine est aussi surprise par les extraits de témoignages qui avaient été choisis pour forger la mise en scène. Elle ne comprend pas vraiment la sélection, il lui semble qu’elle édulcore la réalité vécue par les anciens mineurs et qu’elle fige une certaine « vision » de cette histoire. Ces choix cherchaient sans doute à démontrer la « bonne intégration » des Italiens dans la société belge. Mais vingt ans plus tard, Martine trouve indispensable de décrire cette histoire « au plus près du réel », en sélectionnant des extraits de témoignages qui mettent davantage en scène des réalités crues liées à la promiscuité dans le fond des mines, aux accidents de travail ou à d’autres difficultés – ou joies aussi – vécues par ces hommes et leur entourage. Si certaines scènes ont été supprimées (ex. : celle avec le Gilles de Binche), d’autres ont été revisitées (ex. : la scène finale donnant à entendre des extraits des témoignages des mineurs interviewés) ou ont été imaginées et ajoutées (ex. : scène du mariage).

Martine De Michele introduit aussi l’une des spécificités de sa compagnie, à savoir les chants traditionnels en dialecte italien. Ils remplacent les chants lyriques qui étaient une sorte de fil rouge dans les créations du Théâtre de la Renaissance. Martine raconte : « Je voulais que tout le monde [toute la troupe] chante au départ : techniciens compris, ils m'ont vite dit "non"… Mais l'idée, c'était ça, j'avais envie que tout le monde s'y mette. Après… tous les comédiens et tout le monde s'est prêté au jeu. » « Les gens se sont lancés dans les chants italiens alors que la moitié ne parle pas italien ». Des répétitions hebdomadaires ont débuté plus de neuf mois avant la première représentation. Dans les créations de « En Cie du Sud », « les chants n'illustrent jamais le texte, ce n'est jamais redondant. Même si on ne comprend pas les paroles… ça donne à voir un élément supplémentaire [par rapport] à ce qui est raconté », explique la metteuse en scène. Son intention est d’éviter l’excès de pathos, mais que ce soit par les chants qu’arrive telle ou telle émotion.

La place accordée aux femmes a également été revisitée dans la réadaptation par « En Cie du Sud ». Pour Martine, le statut des deux cantatrices de 1996 n’était pas juste par rapport à l’image des autres femmes du spectacle. Vingt ans plus tard, elle forge une reprise où le chant lyrique a cédé la place à des chants traditionnels et où la place des femmes a été étoffée. Cela se manifeste tout d’abord par la présence de ce groupe de femmes qui revient très régulièrement sur le plateau pour chanter, « c’est elles qui tiennent les chants, donc c’est elles qui gèrent, quelque part, l’émotion du spectacle », note Martine. Les actrices se sont aussi vu attribuer davantage de répliques que vingt ans plus tôt mais ce, sans exagération : « dans "Hasard", j'ai mis le maximum de ce que les femmes pouvaient intervenir. Je ne pouvais pas inventer non plus... Ça ne servait à rien d'enfoncer le clou. J'ai essayé des chants un peu plus révolutionnaires... Mais je me suis dit "non arrête, c'est vraiment pour dire... de mettre la femme absolument au centre. Ça ne sert à rien, ce n’est pas ça le sujet du projet.". Mais avec "Montenero"… la boucle est bouclée… ça se complète. » Comme nous l’avons mentionné, la pièce traitant de l’immigration italienne par le biais des récits de femmes était en effet jouée au même endroit et pendant la même période. Martine estime « si on regarde les deux [spectacles], on a vraiment un panel de ce qu’était cette époque-là, je trouve, qui fait écho à aujourd’hui. »

À la lecture de ce qui précède, on pourrait croire que la pièce de 1996 a été complètement revisitée par « En Cie du Sud », mais il n’en est rien. Nombre d’éléments sont restés inchangés. Le squelette général du scénario a été conservé (avec notamment la vie en Italie, le recrutement, le départ, le travail dans la mine, l’accident tuant l’un des mineurs et laissant une veuve seule avec son enfant, etc.). La scénographie a été conservée quasi à l’identique : deux fois deux gradins de spectateurs sont placés en vis-à-vis et sont séparés par un rail qui traverse le plateau de part en part (et sur lequel peut notamment circuler une berline). De cette manière, les spectateurs sont véritablement immergés dans la mine, « ils sont dans l’endroit même, ils ne sont pas dans une salle de spectacle. On est dans le lieu où se passent les choses, un lieu de mémoire. » Néanmoins, des matériaux et des techniques actuels ont été introduits. L’envie consistait à les utiliser pour capter l’attention des jeunes notamment, mais en veillant à ce que la technique soit au service du projet et non l’inverse. Le résultat est concluant avec un travail sur les sons, des jeux de lumière, des fumées, la circulation sur le rail d’une table de négociation ministérielle ou d’une autre servant au festin d’une noce, le recours à la vidéo projetée sur le rail de manière à capter le regard des spectateurs (avec bruissements de feuillages ou portraits d’anciens mineurs), etc.

Un spectacle d’utilité publique, une transmission nécessaire

En novembre 2016 comme un an plus tard au Manège à Liège, les représentations de la pièce « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne fortune » ont connu un grand succès. Pour Martine, « il y a eu une sorte de magie du projet… parce que je pense que ce sont des projets forts et quand le projet est fort… ça dépasse l'humain et l'ego ».

Ce spectacle « ce n’est pas parce que c’est tiré de témoignages que ça doit absolument [être joué] à un moment donné, pour des gens donnés, dans un espace donné, dans des théâtres donnés », précise Martine. « "Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune", ça peut se jouer n’importe quand », pas seulement lors du 70e anniversaire de l’accord italo-belge. D’ailleurs, la compagnie ne souhaitait pas se cantonner à quelque chose de purement commémoratif car « la commémoration, ça dure un jour puis c’est fini ». Pour nous, « c’est devenu un vrai travail de mémoire ».

Ce spectacle traite d’une histoire importante, celle de l’Accord charbonnier signé en juin 1946 qui a changé la vie de chacun des pays signataires. Elle est racontée par le prisme de ceux qui l’ont vécue tout en bas de l’échelle sociale, par celles et ceux qui en général n’ont pas droit au chapitre quand il s’agit de faire état de notre histoire collective. « C’est parce qu'ici [en Belgique], ça n'existe pas les théâtres en résidence…, mais s’il y avait un lieu [de ce type], il pourrait se jouer tous les week-ends quelque part et que les gens viennent voir cette histoire-là. C'est quand même en effet un moment important. » « Les fils de Hasard… », c’est une création qui concerne tout le monde dans la mesure où cette histoire fait partie de notre patrimoine commun. Affirmer que c’est « un spectacle italien pour des Italiens », c’est un peu comme considérer que l’histoire des migrants, ce n’est pas « notre histoire », ce n’est rien que « la leur ».

À l’automne 2016 et 2017, ce spectacle a été découvert par des migrants italiens, par leurs descendants, par des personnes d’autres origines, par des Belges, par des gens de tout âge, par des écoles… « Il y a des familles entières qui sont venues voir le spectacle : ça veut dire que ça regroupe les gens, ça fait parler et, là de nouveau, la mémoire peut-être ressurgit aussi dans les maisons et on re-raconte les choses ». Pour favoriser de tels échanges au Manège à Liège, « En Cie du Sud » a consacré un espace de la caserne Fonck à l’installation de tables et d’un bar, mais aussi d’expositions évoquant plus largement le passé industriel de la région liégeoise, les migrations d’hier et d’aujourd’hui. L’objectif était de favoriser les rencontres entre les personnes venues découvrir les différents spectacles, mais également avec les acteurs après les représentations. « Je crois que les gens ont besoin aussi de se retrouver, on besoin de discuter, et que le travail de mémoire, il se faisait à cet endroit-là [aussi]. Et c'était une des volontés du projet : … on veut laisser vraiment la parole la plus libre possible et que les comédiens soient à la disposition des gens, s’ils ont envie de venir discuter ». Et de fait, après « Les fils de Hasard », nombre de spectateurs sont venus discuter en famille, entre amis, avec les comédiens ; plusieurs se mettant à témoigner de leur propre vécu de mineur, de migrant...

Au-delà du « devoir de mémoire », de la nécessité de transmettre cette page d’histoire liée à l’immigration italienne en Belgique, la compagnie souhaitait résolument que le dispositif autour des « Fils de Hasard » « donne à voir autre chose… que ça parle d'autre chose que d'identité italienne ». En 2016, la compagnie présentait aussi le spectacle « Les Sans ! », travail mené par La Voix des Sans-Papiers de Liège, avec pour but de donner la parole aux migrants actuels et d’éclairer « les questions sensibles et fondamentales qui émergent de cette problématique : l’exil, l’accueil, l’intégration, la solidarité ». Au Manège, en 2016 comme en 2017, les expositions ont aussi contribué à dépasser le cadre des commémorations de l’immigration italienne. Dans la « zone de rencontre », tables et chaises étaient entourées de traces du passé industriel liégeois et d’anciens matériaux provenant du charbonnage du Hasard, mis en scène par l’asbl Spray Can Arts, spécialisée en arts urbains. On pouvait aussi y découvrir le travail de collecte de mémoires d’anciens mineurs du Hasard, réalisé par les artistes de Meta-Morphosis. En novembre 2017, ces deux expositions étaient complétées par le travail d’artistes : une installation intitulée « Valises » conçue par Claire Renard, Pierre Clément et Loïc Gillet, des planches de la BD « Nihat » de Clément Vialard sur le parcours d’un jeune turc venu travailler dans les mines dans les années 1960, ainsi que des peintures et extraits de témoignages de femmes d’origines marocaine, kurde et algérienne arrivées en Belgique à partir des années 1990 et ayant suivi le projet « Récits de vie : des migrantes se racontent » co-initié par l’asbl La Bobine et l’IHOES, en partenariat avec Voix De Femmes.

À l’Institut d’histoire ouvrière, économique et sociale, la pièce « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune » nous apparaît clairement comme un outil d’émancipation collective dès lors qu’elle permet aux acteurs comme aux spectateurs de découvrir ou de redécouvrir une page de leur histoire sociale, proche ou lointaine mais en tout cas commune, de se l’approprier, de la faire sienne, et de poser un autre regard sur leur passé mais également sur leur temps présent. En 2018, nous vous convions à découvrir vous-aussi « Les fils de Hasard, Espérance et Bonne Fortune », à Charleroi ou à Liège, tout simplement parce qu’il remplit une fonction d’utilité publique.

(Propos recueillis auprès de Martine De Michele par Maite Molina Marmol & Dawinka Laureys.)